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Comme des garçons

Julien Hallard / 2018

>> Geneviève Sellier  

Publié le samedi 28 avril 2018




Voilà une petite comédie bien écrite (par un homme dont c’est le premier long métrage), respectueuse de ses personnages et modestement mais résolument féministe : ça nous change !

Les déclarations du réalisateur sont intéressantes, parce qu’elles témoignent d’une conscience rare des problèmes du cinéma français. En voici quelques extraits :

« Je suis très attaché à la comédie populaire à l’ancienne. Avec du fond. Des comédies exigeantes sur le scénario, mais aussi sur le cadre, sur la photo. Offrir un bel objet aux spectateurs. Mes personnages sont moteurs, par exemple. Celui de Max Boublil ne subit pas l’histoire. Il fait avancer l’histoire. Même mon montage, j’ai voulu être plus rapide que d’habitude.
 
Je garde toujours mes thèmes de prédilection, mais je ne fais pas un film juste pour mes potes, centré sur moi, sur mes passions. Même mon cast n’est pas habituel pour moi. Je n’ai pas fait un film pour faire des dîner en ville. Pour qu’on dise « y’a des vrais moments de poésie dedans » ! Je n’ai pas fait un film cynique ou un film de studio. Les Anglais ou les Américains ont ça : des auteurs qui font des films qui marchent. Nous, non. C’est l’un ou l’autre. Je trouve ça plus élégant de parler de soi à travers une comédie.
 
La Nouvelle Vague, c’est très chouette comme mouvement. Mais on en est jamais sorti en France. C’est devenu une caricature. L’auto-fiction, ce n’est pas très intéressant. Madame Bovary, Stendhal, c’est magnifique. Moi, je me souviens de quand j’allais au ciné gamin - j’intellectualisais pas. Le but du ciné, faut pas l’oublier, c’est de passer un bon moment. Je suis pour la cinéphagie et contre la cinéphilie ! La cinéphilie a fait beaucoup de mal à la France. C’est Kurosawa qui disait que l’ennemi du cinéma, c’est l’ennui. Faut le dire aux réalisateurs français : ce n’est pas cool l’ennui... Mais c’est dur de sortir de ces schémas. J’ai eu du mal à financer le film, par exemple. On me disait : « Mais ils sont où les gags ? » ; ben, y’a pas que des gags, y’a aussi des situations. « Oui, c’est un film d’époque, il n’y a pas de téléphone, pas de Facebook. » C’est une sorte d’auto-censure. Tu vois, Gaumont ou Pathé, jamais ils ne seraient intéressés par mon film. Heureusement qu’il reste un indé qui fait des films avec un peu de budget (Comme des garçons est produit par Mars Films, ndlr). J’ai vraiment bossé le scénario, j’ai fait du craft... J’ai bossé les arches. Le midpoint. Une comédie, ça se chiade ! Mais dès que tu parles de structure de scénario en France, tu as l’impression de dire une horreur. Alors que l’écriture, ça se travaille, ça s’analyse.
 
J’ai commencé à écrire ce film en 2012. Aujourd’hui, je me retrouve dans un truc plus grand, mais j’imagine que j’avais dû sentir le mouvement sous-jacent. Ce film, c’est le machisme à la française. « On ne va pas mettre des femmes en short sur un pré », genre. Les Italiens avaient déjà le foot féminin. Aucun problème, eux, avec le fait d’aller voir des femmes en short. C’est une vraie histoire de féminisme. Ces filles, je les ai rencontrées bien sûr, et c’étaient pas des Beauvoir ! Elles ne voulaient pas être politisées ; elles voulaient juste jouer au foot. Des filles un peu de droite, qui n’avaient pas connu Mai 68, mais qui ont fait quelque chose. Ce n’est pas un film à thèse ; on en revient donc à l’élégance. Le cinéma français a peur de l’ironie. Au CNC, je me suis fait défoncer. Ils m’ont dit : « Mais, votre perso, il est misogyne ». Ben ouais. Mais il change. Eux, ils veulent des perso gentils tout de suite. Ça s’appelle de la propagande. Et puis, il ne devient pas féministe tout d’un coup, dans une révélation. Ce sont les événements qui le façonnent. Il fait une équipe de foot pour les mauvaises raisons, à la base. Dans la vie, c’est comme ça. On fait souvent des choses bien pour de mauvaises raisons. »

grr http://www.brain-magazine.fr/article/brainorama/45650-Julien-Hallard-feminisme-et-crampons

Comme des garçons raconte la constitution de la première équipe de football féminin en France à la fin des années 60, malgré l’hostilité déclarée de la Fédération, en tissant de façon tout à fait convaincante deux fils narratifs : l’histoire d’un don juan de province qui prend conscience progressivement de sa vanité et de son machisme, et l’histoire de jeunes femmes de milieu populaire qui font l’expérience concrète de l’émancipation à travers leur désir de jouer au foot.

La distribution est très convaincante parce qu’elle est composée d’acteurs et d’actrices peu ou pas connu·e·s, ce qui correspond à l’esprit de cette histoire où des gens (en particulier des femmes) ordinaires vont vivre une expérience extraordinaire.

Bien qu’il s’agisse d’une comédie réjouissante, cela ne passe pas par des mots d’auteurs, ni par des gags téléphonés. Ce sont les situations concrètes qui provoquent le rire ou le sourire. La rédaction (exclusivement masculine) d’un journal régional qui, toutes affaires cessantes, communie à travers le compte-rendu radiophonique du match de l’équipe locale de foot, pendant que la secrétaire traverse les bureaux en cachant son intérêt pour le match, car, en tant que femme, elle n’est pas supposée s’y intéresser.

L’idée de l’équipe de foot féminine est d’abord son idée, quand il faut trouver une attraction pour la kermesse annuelle du journal. Paul Coutard, le jeune journaliste aussi arrogant que dragueur, que le directeur affecte à la préparation de la kermesse pour le punir de son insolence, y voit d’abord l’occasion de draguer, en convoquant dans son bureau toutes les volontaires recrutées par une petite annonce. D’une pierre deux coups, il constitue l’équipe et jette son dévolu sur la bimbo locale qu’il s’empresse de mettre dans son lit, un peu choqué seulement qu’elle se permette de prendre l’initiative.

Les femmes mariées doivent avoir l’autorisation écrite de leur mari (nous sommes en 1969 !), ce qu’il obtient si nécessaire avec des espèces sonnantes et trébuchantes. Les ennuis commencent avec le terrain d’entraînement, réservé à l’équipe masculine de juniors ; elles proposent de jouer le terrain par un match et elles écrasent les jeunes garçons d’abord par leur jeu, puis par leurs poings, devant leur refus de céder le terrain. Ça se termine au commissariat où l’affaire est étouffée pour épargner la vanité des garçons qui se sont fait rosser. Mais désormais, elles ont un ennemi déterminé : le directeur de l’équipe masculine locale.

Entretemps, Emmanuelle, la petite secrétaire docile et bigleuse s’est révélée une attaquante redoutable, entraînée par son père, un ancien professionnel, dans le jardin familial depuis le plus jeune âge.

Une fois l’entraînement commencé, leur problème est de trouver des équipes avec qui jouer, étant donné que le football féminin n’existe pas en France (en fait il a existé au lendemain de la première guerre mondiale, mais il a progressivement disparu dans les années 30, période particulièrement hostile à l’émancipation des femmes). Le film reconstitue avec humour les différents discours visant à justifier cet interdit : le plus grotesque est le discours médical.

Les obstacles ne vont pas manquer : l’arrogance du jeune « coach » se heurte à la détermination sans failles des instances du foot professionnelles, incarnées par des patriarches bedonnants que la jeune Emmanuelle vient défier avec colère. Un mari tente d’empêcher sa femme de jouer sous prétexte qu’elle ne doit pas montrer ses cuisses en public. La solidarité du groupe aura raison de sa tyrannie.

Le film rappelle que la France est le dernier pays européen à avoir des équipes féminines : c’est grâce au contact du père (italien) d’Emmanuelle avec l’équipe italienne que pourra s’organiser un championnat national, malgré l’opposition des officiels français.

Entretemps, Paul aura pris conscience de l’incompatibilité entre son comportement dragueur (la bimbo blonde le dénonce dans le journal local quand il la délaisse) et la responsabilité de l’équipe, et fera amende honorable en se séparant de l’attribut le plus voyant de son personnage de don juan : sa décapotable rouge.

Hollywood a produit récemment Battle of the Sexes (https://www.genre-ecran.net/?Battle-of-the-Sexes), une fiction qui raconte la bataille d’une championne de tennis et de son équipe pour faire reconnaître le droit des femmes à avoir une licence professionnelle. Comme des garçons est la version française (toutes choses égales par ailleurs) de cette bataille pour le droit des femmes à pratiquer tous les sports.


grr générique



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